MY SWISS TOUR

EXTRAIT
PARTIE II: LES RUINES

Le numéro de l’appartement s’inscrit sur le mur.
1. Appartement 1, rez-de-chaussée, bâtiment B, chez Jean et Anne-Marie

ANNE-MARIE. My Swiss Tour ne commence nulle part, ne commence jamais. Il se heurte aux parois de béton, au nombre insensé de portes, de poignées de portes, de fenêtres, de baignoires, de lattes pour le parquet, de radiateurs, de parois de balcons, de robinets, de carrelages de cuisine, de mètres carrés de terre des jardins, de prises, d’éviers, de bacs pour la douche, de chasses d’eau, de portes serviettes, de rampes. Il se heurte.

JEAN. On n’ouvre pas les portes si on croit déjà savoir ce qu’il y a derrière.
Qu’est-ce que tu espères en buvant leur café ?
Qu’est-ce que tu attends assise sur leurs canapés?
Des coups de machettes. Des viols, des corps éventrés, des incendies qui ravagent les villages.
Ça ne suffit pas qu’ils aient pris l’avion ou marché dans la neige.
C’est trop peu.
Ce n’est pas ce que tu voulais entendre.
Leurs histoires nous ressemblent étrangement.
Il n’y a rien qui puisse justifier leur présence ici.
Les excuser d’être arrivés dans ce pays mort.
Ils vont à la Migros ou à la Coop.
Ils vivent dans des HLM.
Ils sont chauffeurs de limousines, maçons, femmes de ménage.
Personne ne parle de retour.
Rien sur les odeurs de figuiers, la mer ou la terre salée.
Dommage, n’est-ce pas ?
Même eux, ne peuvent nous servir d’alliés.
Alors ? Pourquoi tu t’accroches ?
Tu as toujours dit que tu ne vivrais jamais ici.
La Suisse est ton cauchemar.
Et tu n’as rien trouvé de mieux que d’écrire My Swiss Tour.
Et maintenant tu veux me faire croire, toi et tous les autres que ce pays est vivable ?
Moi, je suis né ici.
Je n’ai pas eu le choix.
Je n’ai pas traversé les frontières.
Je ne me suis pas battu contre mes voisins.
Je n’ai jamais vu la mort en face.
Mais je sais ce que c’est que de vivre ici.
Je le sais vraiment.
C’est comme une sorte de gangrène.
Quelque chose qui te prend dès la naissance et qui ensuite ne cesse de grandir en toi.
Il y a cette gangrène et par-dessus la gangrène une cloche de verre qui isole parfaitement du reste du monde.
Sous la cloche, fauteuils, sommets enneigés, lacs, chalets, supermarchés, sont à disposition. Comme la cloche est transparente, on croit vivre dans l’Europe, dans le Monde,
mais si on veut traverser, on se prend la vitre.
Alors ? Pourquoi tu t’obstines ?
Pourquoi tu crois qu’Anne-Marie Schwarzenbach, Isabelle Eberhardt, même Bouvier ont fui ?
Tu fais semblant ?
Tu espères t’adapter ?
Ce n’est pas parce que leurs fenêtres s’allument dans le noir qu’ils sont vivants.
Ce n’est pas parce qu’ils te racontent leur vie qu’ils sont vivants.
Cet immeuble comme le reste est un mirage.
Sans racines.
Sans terre.
Dans moins d’un mètre c’est le parking.
70 mètres carrés de béton peuvent-ils vraiment servir de refuge ?
Je ne crois pas un mot de ce qui a été dit.
A force de cette vie d’ici.
Nos lèvres se sont crevassées.
Nos poumons aussi.
Nos mains.
Nos sexes.
Plus de semences.
Nous sommes stériles.
Asséchés.